Le joueur de go

Publié le par Lexic

Amis lecteurs enthousiastes, je vous propose une histoire courte relatant une situation familière dans laquelle nous avons tous été confrontés un jour. Je vous laisse le plaisir de la découvrir. A bientôt, Lexic.

 

Le joueur de go

 

A chaque fois que je vais au cinéma j’ai l’impression d’être une pierre en équilibre instable posée sur un plateau de go. Vous ne connaissez peut-être pas le jeu de go. C’est un jeu de stratégie dont le but est de prendre le plus d’espace possible à son adversaire en déposant habilement sur les intersections d’un plateau quadrillé des jetons qu’on appelle des pierres. Si une pierre vient à être encerclée par quatre pierres adverses, elle quitte le plateau, privée de ses quatre libertés (la place vacante devenant un espace appartenant à l’adversaire).

 

Ainsi, lorsque je m’assois dans une salle de cinéma, je me sens comme l’une de ces pierres. En général, j’arrive suffisamment à l’avance pour pouvoir choisir une place confortable, bien centrée par rapport à l’écran et assez reculée pour jouir d’une vision optimale. Je me sens alors parfaitement bien. Je ne suis malheureusement pas le seul à avoir envie de découvrir ce film dont tout le monde parle et rapidement la salle se remplit. J’espère seulement que personne n’aura la fâcheuse idée de se mettre juste devant moi. Par chance, une personne seule se met sur la rangée juste à ma droite et un jeune couple fait de même à ma gauche. Me voici donc tranquille, mais sans doute pas pour très longtemps. En effet, la salle se gorge de monde et les places se raréfient. Un coup de pied maladroit dans le dossier de mon fauteuil me signale la présence d’une personne derrière moi. Me voici privé de ma première liberté. Tout s’enchaîne rapidement : un homme corpulent s’assoit juste à ma droite et une brochette bruyante composée de trois copines aux tenues acidulées se pose à ma gauche. Comment vais-je faire pour étendre mes jambes à présent  ? Il ne me reste plus qu’une seule liberté, la plus précieuse, celle qui m’évite de me contorsionner pour voir à travers la toujours grosse tête de celui qui oserait se mettre en face de moi.

 

C’est alors que la lumière faiblit, effrayée par la fanfaronnade des premières bandes-annonces. Elle reprendra quelques couleurs sous les encouragements d’appétissantes publicités à rallonge avant de s’éclipser à regret, subissant le joug d’un générique intraitable. Je commence à peine à glisser dans cet autre univers, oubliant la fadeur du quotidien, lorsque je sens pointer l’ombre de l’asexué retardataire cherchant une place vacante et dont le regard inévitablement se pose sur ma dernière liberté.

A peine s’assoit-il que je me lève, telle la pierre de go privée de toutes ses libertés, pris d’une soudaine agoraphobie, fuyant cet espace qui désormais n’est plus le mien.

 

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Publié dans histoires courtes

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C
Jolie métaphore servie par la qualité narrative, qui fait bien ressentir l'enfermement claustrophobe parfois vécu au cinéma.<br /> Il y a longtemps, j'avais lu un texte où l'auteur s'étonnait de l'instinst grégaire poussant nos contemporains à se rassembler dans la promiscuité des salles obscures. Je n'avais alors pas bien compris ce jugement négatif. Depuis, j'ai compris. Peut-être est-ce une des raisons expliquant ma désormais rare fréquentation de ces lieux.<br /> Je choisis de toute façon ma place parmi le premier tiers ou quart des sièges, là où le spectateur se raréfie, je n'y risque donc presque jamais de perdre ma partie de go.
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F
très drôle! Ca sent le vécu...et ça parle à chacun! :-)
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