Le loup et la bergère
Certains l’ont peut-être oublié un peu vite mais il fut un temps plus agréable, pas si éloigné du notre, où les gens n’avaient ni portable (téléphone) à main droite ni portable (micro-ordinateur) à main gauche. C’est en ce temps là que vivait Anita, une charmante bergère sans histoire jusque là.
Anita était une jeune femme qui ne connaissait que la montagne avec ses neiges éternelles et son temps capricieux, son air pur et ses cascades lointaines qui lui rafraîchissaient les oreilles. Elle avait déniché un ravissant petit lac qu’elle semblait être seule à connaître. Chaque jour, elle y emmenait ses brebis paître dans un alpage surplombant ce point d’eau devenu son secret. C’est ici qu’elle acquit au fil des années une sérénité que bien des citadins, noyés dans un constant brou-ha-ha, ne parviendront jamais à approcher.
Alors que plongée dans ses pensées, elle rêvassait sans trop se l’avouer du prince charmant qui aurait partagé sa paisible solitude, le bêlement de l’une de ses protégées lui fit brutalement revenir à la réalité. Anita s’aperçut alors de la disparition de Dolly, une femelle dominante. Inquiète, elle se mit à la rechercher pendant plusieurs heures, en vain. Le lendemain, pour la première fois de sa vie, Anita eut l’estomac noué avant de faire grimper ses brebis au pâturage. Elle se résolut même à emporter un grand bâton en bois. Cette fois-ci, rien d’anormal ne vint troubler le calme de cette journée.
Ce n’est qu’une semaine plus tard qu’Anita fut réveillée en sursaut par ses amies. Quand elle arriva dans la grange qui abritait les bêtes, elle trouva un troupeau en état de choc : l’agneau de Mitsy venait de disparaître ! Anita, qui voulut en avoir le cœur net, trouva le courage nécessaire pour s’aventurer aux alentours de sa modeste demeure, en pleine obscurité. A la recherche d’indices éventuels, elle découvrit les traces d’un animal qu’elle ne connaissait pas. Intriguée, elle décida malgré tout de repousser ses investigations au matin, afin d’y voir plus clair.
Quelques heures de sommeil perturbé plus tard, Anita faillit bien s’évanouir en ouvrant la porte d’entrée : elle se trouva en effet nez à nez ou plutôt nez à museau avec un magnifique loup blanc. Elle n’en avait encore jamais vu mais tout devint clair dans sa tête : la brebis et l’agneau disparus étaient l’œuvre de ce monstre et pour son grand malheur, elle allait figurer sur son menu du jour ! Cependant le loup ne bougeait pas : ses yeux d’un vert incroyable la fixaient avec attention, sans manifester aucun signe d’agressivité. Puis comme par magie sa gueule s’entrouvrit lentement, mettant en évidence des dents terriblement aiguisées. Mais non, ce n’était pas possible, Anita devait être sous le choc ou alors elle rêvait, elle délirait. Car de cette gueule, elle crut entendre sortir non pas des aboiements mais des sons qui ressemblaient, ô mon Dieu, à des mots, à des paroles ! C’est ainsi que le loup lui avoua bravement : « Anita, je suis ton prince, celui dont tu rêves chaque nuit et qui fait battre ton cœur plus fort ».
« Mais, mais… je ne rêve pas d’un loup, encore moins d’un loup s’attaquant à mes brebis » articula péniblement Anita.
« C’est d’un homme dont j’ai besoin et surtout pas d’un monstre sanguinaire ! » renchérit-elle d’un ton cette fois plus assuré.
« Rassure-toi, je n’ai pas mangé la brebis et l’agneau : Dolly est partie rejoindre un beau mâle dont elle s’est amourachée et l’agneau a voulu se dégourdir les pattes et le pauvre s’est perdu. C’est moi qui l’ai ramené à bon port ce matin. » expliqua le loup.
« Mais que me veux-tu alors ? » demanda ébahie la jeune femme.
« Je te l’ai dit, je suis ton prince charmant » répondit-il. « Un seul baiser et je me transformerai en humain comme dans les plus beaux contes de fées. »
Voilà comment Anita, le souffle coupé, dans une ambiance totalement surréaliste, s’approcha du loup pour l’embrasser. Juste avant de poser ses lèvres contre ses babines peu engageantes, elle lui posa cette dernière question : « mais enfin, pourquoi un loup ? »
Et le loup lui répondit dans un soupir : « chacun ses rêves, Anita » mais ce n’était déjà plus un loup…