20h20 chapitre 2
Amis lecteurs, voici le deuxième chapitre de 20h20. Je vous invite à lire d'abord le premier chapitre si vous découvrez cette histoire. La suite très bientôt. Lexic
2
La réponse est non.
Non je ne t’aiderai pas à achever ta troisième part de gâteau. Non je ne te dirai pas que tu es (trop) grosse et non je ne te déteste pas puisque malgré les malheureux deux cent grammes que tu prends chaque mois, je t’aime encore. Entre nous, tu as beau me dire que ce n’est rien deux cent grammes par mois, ça fait tout de même deux kilos et des bananes par an ! On se connaît depuis six ans, je te laisse faire le total…
Nous étions au terme d’un fabuleux repas donné à l’occasion du mariage de mon meilleur ami. Cela faisait huit ans qu’il connaissait Clotilde et sept qu’ils habitaient ensemble. Le temps pour eux de faire deux gamins absolument insupportables de gentillesse (on verra quand ils seront ados), de prendre un crédit sur vingt-huit ans pour financer le charmant pavillon de banlieue avec jardin pour le chien (à dix minutes du RER et cinq de l’école la plus proche) et de faire disparaître la belle-mère acariâtre. Il ne manquait plus que le mariage, c’était désormais chose faite.
Pendant ce temps-là, j’avais changé cinq fois d’appart, tenté de plaire à une fille (le pluriel ici serait bien trop prétentieux), tenté de garder la fille pêchée à l’étranger et ses deux cent grammes supplémentaires par mois (mon meilleur ami n’arrête pas de me dire qu’il voit pas ses enfants grandir, eh bien moi, c’est ma copine que j’ai pas vu grossir), j’avais tenté pas mal de choses avant d’en arriver au moment du dessert où mon amie essayait de convaincre son estomac de trouver la place nécessaire pour caser cette fichue troisième part de gâteau.
J’allais continuer sur ma lancée, dire combien elle avait été maline de grossir ainsi sans que je puisse lui faire le moindre reproche (comment blâmer quelqu’un pour deux cent grammes ?) quand soudain mon regard croisa celui d’une ravissante jeune femme, assise à la table voisine.
Je ne sais pas si le coup de foudre existe mais ce que j’ai vécu à cet instant y ressemble beaucoup. Ainsi un seul regard suffit à me faire réaliser combien ma conviction d’être un homme fidèle était illusoire et prétentieuse. Car j’aurais donné n’importe quoi pour posséder cette inconnue juste à ce moment-là. Comme quoi être fidèle c’est comme être bon conducteur, on croit l’être jusqu’au jour où on dérape… On peut échapper toute sa vie à l’obstacle qui va changer notre vie et notre conception des choses. Ce n’est qu’en le percutant qu’on se rend compte de la fragilité de nos certitudes. Un 6 juin à 17h17, l’obstacle qui m’était destiné venait de me foudroyer, faisant sortir de son lit le cours trop stable de mon existence.
Il n’y avait peut-être que cinq mètres qui nous séparaient mais j’avais l’impression qu’ils étaient aussi larges que l’océan Atlantique. Moi prisonnier sur le vieux continent européen et elle planant sur le Nouveau Monde, libre comme l’air. Moi attaché à ma poulette si dodue que de loin on dirait un chapon et elle tellement intouchable, insaisissable, irréelle. C’était pourtant moi qu’elle regardait ; moi l’affreux vilain petit canard boiteux (bon j’en rajoute un peu peut-être, je ne boite pas) ignoré de toutes les filles de la primaire à la fac. Et elle qui était si belle, si resplendissante. Non, ce n’est pas tout à fait juste de présenter les choses sous le seul angle de l’apparence. j’ai certes craqué sur son visage angélique mais cela ne suffit pas pour déclencher un coup de foudre (comme si j’étais un habitué du phénomène…). Elle m’a plu tout de suite, dès le premier regard. Je suppose qu’une fille avec un aussi joli minois doit faire succomber tous les mecs normalement constitués mais en ce qui me concerne, il y a quelque chose de plus, comme l’évidence qu’on était fait l’un pour l’autre. Elle me plaisait de manière inconditionnelle, tout simplement.
Qu’avait-elle donc à me regarder de la sorte, en quoi pouvais-je l’intéresser ? Etais-je bien celui qui était au centre de son attention (je n’ai peut-être pas vu le beau brun assis derrière moi qui était la véritable cible de son regard) ? Je n’eus pas le temps de creuser ces questions car ma copine me fit revenir brutalement à la réalité, me soufflant à l’oreille en me montrant sa troisième part de gâteau : « tu la veux ? J’arrive pas à finir ».